Monsieur B: les pronoms

Enquête sur «des voix dans la tête»

© Isabelle AUBERT-BAUDRON

Extrait de « Psychiatrie : le Carrefour des impasses »

à paraître chez Interzone Editions

Monsieur B.

 

(La retranscription de l’enregistrement contenue dans ce chapitre a été réalisée pour la première fois en anglais, en 1982, pour William Burroughs, qui s’intéressait aux discours des schizophrènes entendant des voix dans leurs tête, et effectuait une recherche sur les voix enregistrées par Constantin Raudive et les travaux de Julian Jaynes sur l’esprit bicaméral: voir les chapitres Ça appartient aux concombres : au sujet des voix enregistrées de Raudive, Essais, tome I, 1981, et Freud et l’inconscient, Essais, tome II, 1984, Christian Bourgois Editeur.)

 

            Monsieur B était un homme d'une cinquantaine d'années. De taille moyenne, il était vêtu au fil des ans d'une veste chinée défraîchie à dominance beige et de pantalons de costume dépareillés. Ses cheveux gris clairsemés étaient coiffés en arrière. Il portait souvent, été comme hiver, un feutre marron.

            Il était arrivé à l'hôpital dès l'ouverture de ce dernier, flanqué de l'étiquette de schizophrène. L'asile départemental où il était interné depuis une quinzaine d'années l'avait transféré dans le cadre de la sectorisation pour qu'il soit rapproché de sa famille. Il avait en effet une femme et deux filles qui habitaient dans les environs, mais n'avaient jamais donné signe de vie depuis son arrivée.

            Les premiers temps, l'hôpital étant ouvert, il avait tenté quelques promenades à pied jusqu'à la ville, promenades qu'il agrémentait d'une halte dans un café pour y boire un verre de vin. A son retour dans le service, il se reprochait tellement son attrait pour les boissons alcoolisées, bien qu'il n'eût jamais bu au point d'être ivre, qu'il mit un terme à ses sorties.

            Depuis, il se cantonnait dans l'enceinte de l'hôpital. Les jours de beau temps, il allait prendre le soleil sur le parking. Ses activités se bornaient à la fréquentation de la cafétéria et à la rédaction de quelques rares articles destinés au journal intérieur à l'établissement dont il gardait précieusement un exemplaire de chaque numéro dans sa chambre. Il en possédait la collection complète. Il finit par interrompre cette occupation et, s'il continuait à acheter le journal, il en cessa la lecture, disant que, comme il ne lisait pas tous les articles, il redoutait la vengeance de ceux qu'il négligeait, leur attribuant une vie et une volonté propre.

            Sa propension à boire du café avait engendré entre le personnel et lui des relations basées sur le contrôle de sa consommation de cette boisson. Comme d'autres hospitalisés, il l'utilisait pour combattre les effets de ses médicaments et emplissait généralement son bol d'une quantité de café égale sinon supérieure au volume d'eau. Devant les limites qui lui étaient posées, il réagissait par de faibles protestations, puis s'en allait en marmonnant, l'air résigné, regagnant sa chambre ou le radiateur du service auquel il s'adossait, observant les allées et venues et chantonnant de temps à autres. Sa discrétion et sa docilité en avaient fait un des oubliés du service. Ses relations avec les psychiatres se bornaient à une poignée de main quotidienne.

            Il entretenait avec les autres hospitalisés des contacts la plupart du temps courtois; avec certains il évoquait son passé dans l’armée, la deuxième guerre mondiale qui l'avait entraîné en Allemagne puis en Tunisie, bien avant ses premières relations avec la psychiatrie. Il ne supportait cependant pas que d'autres outrepassent les limites qui lui étaient fixées en matière de consommation de café et n'hésitait pas à dénoncer les éventuels goulus au personnel présent, adoptant la mimique d'un enfant cafteur : "Monsieur, il y a Untel qui boit tout le pot de café dans la cuisine!"

            Monsieur B était un homme poli, déférent même. A l'égard du personnel il adoptait l'attitude du subalterne devant son supérieur hiérarchique, la tête penchée en avant, le regard rivé au sol, n'omettant jamais de terminer ses phrases par un respectueux "Monsieur" ou "Madame".

            Des petits faits de la vie courante, qui paraîtraient insignifiants à la plupart des gens, tenaient pour lui une grande importance. Fumeur, il lui arrivait de solliciter ou de donner du feu. A chaque fois il notait scrupuleusement sur un petit carnet le nom de la personne avec qui il avait eu cet échange et lui en rendait compte régulièrement : "Vous me devez, ou, je vous dois X fois du feu." Quand son interlocuteur s'en étonnait, il répondait en disant que le fait de donner du feu n'était pas négligeable, qu’un sou est un sou, que les bons comptes font les bons amis et qu'il ne voulait pas devoir quoi que ce soit à quiconque.

            Il passait ses journées à réfléchir et à observer. Il s'exprimait peu. Je l'entendis une fois parler de son épouse. Il n'avait jamais cessé de l'aimer et, bien que très peiné du fait  qu'elle ne lui donne pas de nouvelle, il l'en excusait,  attribuant son silence à sa maladie : "Je ne suis qu'un pauvre fou.", disait-il. Il avait recouvert les murs de sa chambre de phrases écrites au crayon de papier dédiées à sa femme : "J'aime plus que plus que des trilliards de fois Madame B." Un jour elle demanda le divorce et l'obtint, sans avoir revu son mari.

            Monsieur B. s'était retiré du monde des vivants et les propositions qui lui étaient faites de promenades ou de sorties au cinéma se heurtaient immanquablement à un refus : "Non, madame, je ne peux pas y aller, mes pronoms ne sont pas d'accord." Je tentai plusieurs fois d'en savoir plus, lui demandant des explications sur ces mystérieux pronoms, sans succès. Il bredouillait alors quelques phrases inaudibles et s'en allait en chantonnant, coupant court à la conversation. Aucun soignant ne savait exactement ce qu'ils représentaient pour lui, si ce n'est qu'ils semblaient jouer un rôle négatif. Un jour, alors que je lui présentais ses médicaments, il me dit : "Ce n'est pas moi qu'il faut soigner, madame, ce sont mes pronoms." Puis il s'éloigna, l'air préoccupé.

            J'aimais bien Monsieur B.. J'appréciais sa courtoisie et m'efforçais de m'adresser à lui avec une égale politesse. Quant aux limites que ma fonction d'infirmière m'intimait de lui poser, je les lui expliquais en prenant en compte son état de santé. Bien que peu convaincu, il était content que je mette les formes et répondait en hochant la tête, l’air résigné : "Je comprends, madame, je comprends." Quand je prenais mon travail, il quittait son radiateur pour venir me donner une poignée de main et, soulevant son chapeau de l'autre, il ne manquait pas d'accompagner son salut d'une révérence que je lui rendais. Son visage s'animait alors d'une expression de connivence amusée. Après plusieurs années, nous entretenions des relations tacites de respect mutuel et de complicité.

            De temps en temps, il venait dans le bureau le soir après le dîner alors que je compulsais ou remplissais des dossiers et que les autres personnes étaient couchées ou regardaient la télévision. Il s'asseyait et, échangeant parfois quelques mots de l'ordre du passe-temps, passait une heure en ma compagnie. Je lui proposai de profiter de cette heure creuse pour discuter un moment  avec lui comme il m'arrivait de le faire avec d'autres hospitalisés, et lui dis que je me tenais à sa disposition au cas où il désirerait m'entretenir de sujets qui lui tenaient à cœur.

            Un beau soir, il entra dans le bureau et, de son ton de rapporteur, il dit : "Madame, il y a un de mes pronoms qui ne veut pas croire que le pape est polonais." C'était la première fois qu'il me demandait d'intervenir dans son domaine. Je décidai de jouer le jeu et, rentrant dans le rôle de l'inspecteur  recueillant la déposition du plaignant, je résolus d'enquêter sur les fameux pronoms. J'enclenchai le magnétophone que je portais avec moi de temps en temps. La conversation qui suit est la fidèle retranscription du dialogue que nous eûmes alors. C'est, à ma connaissance, la première fois que Monsieur B. accepta de livrer des explications détaillées sur ce qu'il vivait et de dresser une carte de son territoire intérieur.

* * *

Monsieur B : les pronoms

 

(Pour plus de clarté, les noms des pronoms de Mr B., qu’il décrit comme des entités parasites, sont en caractères gras.)

 

* * *

Question : Qu'est-ce que vous me disiez, vos pronoms ne veulent pas croire que le pape est polonais? 

Mr B.: Non, non, mes pronoms, masculins et féminins, ils ne veulent pas croire que je suis à l'hôpital de X. Et mon on ne veut pas croire que le pape est polonais. 

Q : Pardon ? 

Mr B.: Mon on ne veut pas croire que le pape est polonais. 

Q.: Ah oui, que le pape est polonais; et les autres ? 

Mr B.: Le nous est d'accord. 

Q.: Le nous est d'accord ? 

Mr B.: Hmmm, hmmm, oui, madame, oui, madame, ma pêche aussi.

Q : La pêche aussi ? 

Mr B.: La pêche, oui (chantonne). Mon je réponds "oui, non, oui, non, oui, non". Mon ça ne veut pas croire non plus que le pape est polonais. 

Q.: Votre ça non plus ? 

Mr B.: Mon soi, mon soi. 

Q.: Ah! le soi ne veut pas le croire. 

Mr B.: Mon ça pense que le pape est polonais, il est d'accord. Ensuite il y a le moi, le soi, le ça, la conscience ne veut pas le croire non plus. 

Q.: La conscience non plus ?  

Mr B.: J'ai l'impression de les avoir tous passés. Combien y en a-t-il ? 

Q.: Le on, le nous, la pêche, le je, le l', le moi, le ça, la conscience, qu'est-ce qui manque ?  

Mr B.: Les voix de tête peut-être. 

Q.: Ah, oui, les voix de tête. 

Mr B : Les voix de tête veulent bien croire que le pape est polonais. 

Q.: Mais comment se fait-il que... 

Mr B.: Mon on ne sait ni lire, ni écrire, ni compter. Le on est un pronom indéfini. Tout ce qu'il fait n'est pas défini, alors il ne fait rien. Tout ce qu'il fait n'est pas défini. Tout ce qui a été fait a été défini, ça ne vient pas du on; ce n'est pas commode parce que le on veut hériter de tout. 

Q.: Est-ce qu'il voudrait voler des choses aux autres ? 

Mr B.: Ah, oui, ah, oui! 

Q.: Est-ce qu'ils se disputent parfois, vos pronoms ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame, mon on m'engueule. 

Q.: C'est votre on qui vous engueule ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. 

Q.: Mais entre eux, est-ce qu'ils se disputent ? 

Mr  B.: Oui, madame, oui, madame, le on a essayé de se tuer, le on a essayé de tuer le je... Oui, le on a essayé de se tuer pour faire un mort. 

Q.: Comment cela ? Attendez, le on a essayé de se tuer... 

Mr B.:... pour faire un mort. Parce que le on est pour la mort. J'ai dit à mon on "Tu n'as qu'à te tuer, cela fera un mort", et mon on était d'accord. Le on est inconscient, sous-développé, etc. 

Q.: Comment se fait-il qu'il soit pour la mort, le on ? 

Mr B.: Parce qu'il est paresseux, il est fainéant. Pour hériter. 

Q.: Et vous pensez que s'ils le voulaient, les pronoms pourraient se tuer? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Il y a quelque chose qui a été mis entre les pronoms pour qu'ils ne se tuent pas. Mais je ne sais pas si cela tiendra. 

Q.: Et si vos pronoms se tuaient, est-ce que vous existeriez toujours ? 

Mr B.: Oui, madame. On m'a tué, on m'a tué. On m'a coupé tous mes moyens. C'est mon on qui domine. Au début que je suis tombé malade, ils ont tué mon on, ils m'ont tué, moi qui travaillais. 

Q.: Qui vous a tué ? 

Mr B.: Eh bien, je ne sais pas; enfin, je ne sais pas, quoi que... 

Q.: Enfin, c'étaient des gens précis, je veux dire ? 

Mr B.: C'étaient des femmes, pour me guérir, pour me soigner. C'était mon on qu'il fallait soigner, ce n'était pas moi. S'il n'y a pas d'autre pronom, le on ne travaille pas, alors si le on me détruit, le on ne travaille pas. 

Q.: Et ces pronoms, vous avez l'air d'en parler comme s'ils étaient des parasites ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Celui que je préfère parmi mes pronoms, c'est le l'. 

Q.: Et vous ne pourriez pas essayer de vous en débarrasser ? 

Mr B.: Tout seul, je ne peux pas. 

Q.: Et vous pensez que vos pronoms pourraient vous tuer s'ils le voulaient ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Pas tous, mais il y en a. Moi aussi, je pourrais en tuer, enfin, je ne sais pas si je pourrais en tuer, enfin je peux quand même leur rendre ce qu'ils me font souffrir. Je ne peux pas tout leur rendre, mais je leur rendrai tôt ou tard ce qu'ils m'ont fait souffrir. Mon on, mes voix de tête, ... Mon on m'avait mis kaput. J'étais français, plus que plus que français, etc. Mon on m'avait mis kaput. Je ne sais pas si c'était en Allemagne, pendant la guerre de 1939, etc. Mes voix de tête aussi m'avaient mis kaput. 

Q.: Ils ont essayé de vous tuer, là ? 

Mr B.: Oui, oui, mon on, mes voix de tête, mon je... 

Q.: Quel était leur intérêt à faire ça ? 

Mr B.: Parce que je voulais travailler. Mon on m'empêchait d'être honnête, il m'empêchait d'être fidèle, il m'empêchait d'être propre, il m'empêchait d'être poli, il m'empêchait de dormir, il m'empêchait de faire la sieste; mon on refusait de travailler, mon on refusait de manger, mon on refusait de dormir, mon on refusait de faire la sieste, mon on m'empêchait de faire ma toilette... Mon on s'en fout pas mal de tout. Et le temps ne l'intéresse pas, il ne veut que picoler, etc. 

Q.: C'est pour cela que l'autre jour vous m'avez dit que ce sont vos pronoms que le médecin devrait soigner et non vous ?  

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Les dix, masculins et féminins, les dix. 

Q.: Il faudrait les soigner tous les dix ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. 

Q.: Comment faudrait-il faire pour les soigner ? 

Mr B.: Oralement. 

Q.: C'est vous qui prendriez les médicaments ? 

Mr B.: Oui, c'est mon corps qui absorberait les médicaments, mais si ce sont des médicaments anti-on ou pour rendre les gens raisonnables, des médicaments qui me mettraient supérieur aux autres pronoms, mes pronoms seraient soignés; moi, je serais d'accord avec ça. Comme ça, ils se rendraient compte que... 

Q.: En fait, ce que vous voudriez, c'est qu'on vous aide à lutter contre vos pronoms ? 

Mr B.: Eh bien, que mes pronoms soient plus conscients, plus lucides, de manière à comprendre, de manière à obéir, etc. Mon l', ça va; mais les autres, ça ne va pas... Mon l', il a un tas, un tas d'avantages de... C'est grâce à mon l' si je m'adore des trilliards d'éternité de fois. 

Q. : Cela veut dire que c'est vous que vous adorez et non pas vos pronoms ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame, je plus que plus que m'adore des trilliards des trilliards d'éternité, mais j'ai déjà dit cela. (chantonne). C'est moi qui travaille; si vous me détruisez, je ne travaillerai plus... 

Q.: Pardon ? 

Mr B.: C'est moi qui travaille, alors si quelqu'un veut me détruire, mes autres pronoms ne travailleront plus. 

Q.: Ah, oui ? 

Mr B.: J'ai besoin de travailler pour avoir un petit peu d'argent de poche, etc. Des fois, je me sers de mon je pour parler, ou je me sers de mon moi pour parler, et tout ce que j'ai fait, c'est involontaire, je ne l'ai pas fait exprès. C'était mon destin, ou c'était utile que je travaille, etc. Le bien que j'ai fait, ce que j'ai fait, je ne l'ai pas fait exprès, c'était mon destin. 

Q.: Ce qui est bizarre, c'est que certains de vos pronoms voudraient vous détruire alors que ce n'est pas leur intérêt. 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame, mais c'est le on qui confond tout, il ne sait pas ce qu'il fait, vous devez le comprendre, il ne veut pas croire que le pape est polonais. Si je m'attaque à lui, il me tuera. Je lui ai dit plusieurs fois mais il ne veut pas l'admettre.  

Q.: Et comment il peut vous tuer ? 

Mr B.: Heu... avec des pensées, avec des pensées. 

Q.: Comment ? vous pensez qu'il y a des pensées qui peuvent tuer ? 

Mr B.: Les pronoms qui peuvent tuer, oui. 

Q.: Cela veut dire qu'ils vous donneraient des pensées qui feraient en sorte que ce soit vous qui vous tueriez ? 

Mr B.: Oui, aussi, mon on m'a tué quand j'étais jeune, quand je suis tombé malade... Si j'arrête de travailler, je n'existe plus. Et comme c'est moi qui travaille, si je n'existais plus, je ne travaillerais plus; mon corps ne travaillerait plus. 

Q.: Et quand sont-ils arrivés, ces pronoms, d'après vous? 

Mr B.: Pas tous mais depuis ma jeunesse; mon l', il y a quelques années seulement que je le connais. 

Q.: Ils ne sont pas tous apparus en même temps? 

Mr B.: Pas tous, mais depuis ma jeunesse; mon l', il y a quelques années seulement que je le connais.  

Q.: Ils ne sont pas apparus en même temps ? 

Mr  B.: Non, madame, non, madame. Mon on est orgueilleux, il ne se rend pas compte que le pape est polonais, il ne se rend pas compte du travail que je fais... Le on se nourrit uniquement du corps. Le on préfère picoler que manger. Le on, si je fais le brave, il est contre mon corps. Pas contre les Françaises, ni contre les Français. Mon on ne voulait pas de mon corps. Si mon je dois payer, mon on ne veut pas payer. Mon je, lui, il ne veut pas payer non plus. Il paierait avec un enfant ou avec une personne, en le rendant malheureux. 

Q.: Vous pensez qu'il pourrait tuer d'autres gens aussi ? 

Mr B.: Mon je ? Oui, madame, oui, madame.

 Q.: Et comment cela ? Juste en le décidant ?

 Mr B.: Il y a l'esprit que le ça tue, aussi; le ça, il tue aussi, le ça qui tue. 

Q.: Mais ce serait par votre intermédiaire, il vous ferait tuer d'autres gens ? 

Mr B : Mon on voulait, oui, oui, mon on, mes voix de tête. 

Q.: Ils vous auraient poussé à tuer d'autres gens ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Je n'ai pas le droit de parler de l'armée, mais enfin, heu, je ne dis rien, mais vous comprenez ? 

Q.: Qui vous a dit que vous n'aviez pas le droit de parler de certaines choses ? 

Mr B.: De l'armée ? 

Q.: Oui. 

Mr  B.: Je n'avais pas le droit de parler de l'armée, et je n'avais pas le droit de dire que je n'avais pas le droit de parler de l'armée. 

Mr B.: Quand vous étiez à l'armée ? 

Mr B : Oui, madame, oui, madame. 

Q. : Mais maintenant, c'est fini, ça ? 

Mr B : Oui, mais ça reste encore, je n'ai pas le droit de parler de l'armée. Et puis il n'y a pas que moi, tous les militaires n'ont pas le droit de parler de l'armée, ou bien ils passeraient pour des mouchards. 

Q.: Et vous pensez que l'armée pourrait vous en vouloir ? 

Mr B.: Plus maintenant, je suis dans ma cinquantième année, je suis réformé, ou je ne sais pas. Maintenant, malgré tout, j'en parle le moins possible. 

Q.: D'accord. 

Mr B.: Et je préfère ne pas en parler... Pour pouvoir lutter, j'étais plus que plus que roi, des trillards de fois roi, puis mon on me mettait roi, il me disait "Tu me paieras ça!"; mon on me mettait roi, il me disait "Tu me paieras ça!" 

Q.: Il ne voulait pas que vous soyez roi ? 

Mr B : Si, il voulait que je sois roi, mais il voulait que je paye. 

Q.: Que vous lui payiez comment ? 

Mr B.: Oh, je ne sais pas, Mon on voulait que je lui paye une bouteille de rhum. 

Q : Et être roi, par exemple ? 

Mr B.: Moi, j'étais plus que plus que roi, des trillards de fois roi, alors ça ne m'intéressait pas d'être roi. 

Q.: Vous étiez roi de quoi ? 

Mr B.: Oh, eh bien, roi de quoi, moi, je ne sais pas; je ne l'ai jamais défini. 

Q.: Parce que, je veux dire, quand on est roi, on a un royaume. 

Mr B.: Ah, oui...oui. Mon on me mettait roi, mais... 

Q.: C'est lui qui vous mettait roi ? 

Mr B.: Oui. 

Q.: D'accord, il vous disait : "O.K., tu vas être roi, mais en contrepartie, tu vas me payer une bouteille ?" 

Mr B. : Mais moi, j'étais plus que plus que roi, des trillards de fois roi, alors ça ne m'intéressait pas d'être roi, et mon on ne comprenait pas ça. 

Q.: Et qu'est-ce que cela vous apportait, comme avantage, d'être roi ? 

Mr B : Aucun avantage, j'étais davantage que roi. 

Q.: Mais je veux dire, cela changeait quelque chose dans votre vie, d'être roi ? 

Mr B.: Cela me diminuait. 

Q.: Cela vous diminuait ? 

Mr B.: Eh bien, oui, des trillards de fois roi, plus que plus que roi, c'est beaucoup, beaucoup plus que roi. 

Q.: Oui, mais, je ne sais pas, être roi, c'est un... 

Mr B.: C'est un titre d'honneur.

Q.: Oui ? 

Mr B.: Cela ne m'intéressait pas de... C'est un peu comme si une personne voulait passer son bac et qu'on lui dirait "Tu n'as que ton certificat d'études". Il n'y a pas plus de différence que ça. 

Q.: Attendez, répétez, parce que je n'ai pas compris. 

Mr B.: Je préfère être plus que plus que roi ou des trillards de fois roi que d'être roi. 

Q.: Ce n'est pas la même chose ? 

Mr B.: Non, ce n'est pas la même chose, c'est davantage, davantage  que roi. 

Q.: Oui, d'accord. 

Mr B.: J'étais je ne sais pas combien de fois davantage que roi. 

Q.: Quel est le pronom qui est apparu le premier ? 

Mr B.: A vrai dire, je ne m'en souviens plus. 

Q.: Comment vous vous en êtes aperçu ? 

Mr B.: Eh bien, mon on ...le on, il ne s'oublie pas, le on ne comprend pas ce que veut dire "davantage que", le on, mon on, ne comprend pas, je vous disais tout à l'heure que mon on ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, il ne fait que de se défendre, il ne défend pas le corps, il ne défend pas les autres pronoms, il ne fait que de se défendre... 

Q.: Avez-vous déjà rencontré d'autres gens qui ont des pronoms ? 

Mr B.: Eh bien, oui, tout le monde... il n'y a pas que moi qui aie des pronoms. N'importe quelle Française et n'importe quel Français a des pronoms. 

Q.: Et ce sont les mêmes que les vôtres ou pas ? Par exemple, vous pensez que moi j'ai des pronoms? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Il y en a qui sont les mêmes, oui. 

Q.: Et, d'après vous, est-ce que les pronoms de deux personnes différentes pourraient communiquer entre eux ? 

Mr B.: Oui, oui, par l'intermédiaire des ondes, des odeurs, des ondes. Mais je crois qu'il y a une séparation, je ne sais pas si elle a été faite, mais je crois qu'il y a des séparations entre les pronoms pour éviter qu'ils ne se tuent. 

Q.: Chez une même personne ? 

Mr B : Chez moi, chez moi; chez les autres, je ne sais pas, mais chez moi, oui. 

Q.: Et comment est-ce qu'ils sont nés, ces pronoms ? Est-ce qu'ils sont apparus un beau jour ou est-ce que c'est quelqu'un qui les a mis là ? 

Mr B.: Ils sont apparus à chaque croissance, à chaque croissance il y avait un pronom de plus... Je ne sais pas si je vous l'ai dit, les prénoms et les noms sont rajoutés la naissance. 

Q.: Les prénoms et les noms, oui. 

Mr B.: Les prénoms sont fixés dans la gorge, dans les cordes vocales. 

Q.: D'accord. 

Mr B.: Les pronoms font partie un peu de l'anatomie. 

Q.: Et est-ce qu'ils font des bruits quand ils pensent ? Quand ils parlent ?  

Mr B.: Eh bien, quand ils parlent, on entend leurs paroles. 

Q.: Oui, mais quand ils vous parlent à vous ? 

Mr B.: C'est par mes pensées, par mes pensées.  

Q.: Est-ce que par exemple vous pourriez entendre parler les pronoms de quelqu'un d'autre ? 

Mr B.: Je ne sais pas... mais il y en a qui, malgré tout, à distance, peuvent séduire ou peuvent faire penser; cela ne veut pas dire que nous pensions la même chose, mais enfin ils peuvent faire penser... par l'intermédiaire de la peur ou des menaces, des voix à distance, il reste la peur. 

Q.: En fait, ils sont seulement intéressés par le contrôle, à part le l' ? 

Mr B.: Eh bien, on est intéressé par lui; le on, quand ça l'arrange, il tuerait n'importe qui. 

Q.: Ce que je veux dire, c'est que la seule chose qui les intéresse, c'est de vous contrôler ?  

Mr B.: C'est de m'avoir, c'est de m'avoir. Mon on m'avait mis kaput en période militaire, mon on m'avait mis kaput en Allemagne, en 1939 ou 1945 ou en Tunisie, mes voix de tête aussi, ma pêche aussi m'avait mis kaput... Mon on ne veut pas croire que quand mon corps sera mort, mon on n'existera plus. 

Q.: Il pense qu'il vivra plus longtemps que vous ? 

Mr B.: Oh, oui, il ne me l'a pas dit, mais c'est sûrement ce qu'il pense; s'il ne l'a pas pensé, il est d'accord avec. Mes voix de tête aussi, mon je, ma pêche. 

Q.: Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ? Vous pensez qu'il mourra ? 

Mr B.: Oui, mais après moi. 

Q.: Après vous ? 

Mr B.: Pour hériter. Le on veut hériter de tout. 

Q.: Oui, mais il ne pourrait pas exister sans vous. 

Mr B.: Si, il pourrait exister, mais il sera... il ne saura pas de quoi parler, il fera n'importe quoi, si j'avais de l'argent, il ne ferait que se soûler; mon on n'a jamais travaillé depuis que je suis né; et déjà avant que je naisse, mon on ne travaillait pas. 

Q.: Déjà avant que vous naissiez ? 

Mr B.: Oui, cela fait des siècles que le on ne travaille pas, et à mon avis, le on n'a jamais travaillé, il ne travaillera jamais. C'est un pronom indéfini, évidemment, il n'a pas de raison pour arrêter. Mon on m'avait mis kaput, mes voix de tête m'avaient mis kaput, ma conscience, mon je; je l'ai dit tout à l'heure, mon on essayait de me mettre brave, mais il est brave contre moi, contre mon corps, alors quoi ? Je ne peux rien tirer de mon on, je ne peux rien faire avec mon on. 

Q.: Il est plus fort que vous ? 

Mr B.: Oui, plus fort ou plus rusé, je ne sais pas. 

Q.: Et vous, vous pensez que c'est vos pronoms qu'on devrait soigner ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame, masculins et féminins, tous les dix. 

Q.: Et vous pourriez vous en passer ? 

Mr B.: De mes pronoms ? Oui, madame, oui, madame. Je pourrais dormir, je pourrais manger, je pourrais boire, je pourrais travailler beaucoup plus. Mon on ne fait que de me tromper par pensées. Il me fait descendre deux ou trois fois pour voir si le souper est rendu... Ma recherche a coïncidé avec quelque chose  qui a de la valeur pour faire patienter le on. 

Q.: Pour faire ? 

Mr B.: Pour faire croire que ça venait du on. Puisque ça coïncidait. Combien ça peut durer, je ne sais pas combien de temps. Mon on voulait faire croire que ça venait de lui, mais ce n'est pas vrai.  

Q. : Et avant que vous ne commenciez à en parler, des pronoms, il n'y a pas très longtemps que vous en parlez... 

Mr B.: Oui, madame, j'avais commencé à Y et Mr Untel m'avait dit, il était surveillant-chef à ce moment-là, je ne sais pas si vous le connaissez, Mr Untel à Y ? 

Q.: Non. 

Mr B.: Il m'avait dit que ce n'est pas toujours bon de s'étudier. Ce n'est pas toujours bon, mais il n'y a pas autre chose de mieux. 

Q.: Eh bien, je ne pense pas que ce soit mauvais. 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. 

Q.: Et est-ce que vous avez remarqué un changement dans les pronoms depuis que vous en parlez ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. 

Q.: En bien ou en mal ? 

Mr B.: En bien, en bien. 

Q.: Donc, c'est bien que vous en parliez ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. 

Q.: Ah! Eh bien, c'est important, alors. 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Mon on ne fait que m'insulter. 

Q.: Et vous, vous ne l'insultez pas ? 

Mr B.: Non, madame, non, madame. 

Q.: Donc plus vous en parlez, moins ils vous dominent, alors ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. Pendant un temps, mon on a tenté de vivre tout seul, sans corps, sans autre pronom. Il me semble que sans corps, sans autre pronom, il ne pourrait pas vivre. S'il n'avait pas de corps, mon on, il ne pourrait pas vivre ? 

Q.: Eh bien, non. 

Mr B.: Mon on ne veut pas admettre ça. 

Q.: Vous disiez que la plupart des gens agissent d'après leurs pronoms et que les pronoms sont contre le corps ? 

Mr B.: Oui, ils étaient contre le corps, mais maintenant cela va peut-être changer, ils vont peut-être être pour le corps. C'est à l'étude, il y en a qui les étudient. 

Q.: Cela dépend de quoi ? 

Mr B.: Cela dépend des pays. Il y a des pays qui l'ont fait, d'autres pays qui ne l'ont pas fait. Mais là on est rendu dans l'international, j'arrête là. 

Q.: Oui, mais c'est intéressant. 

Mr B.: Oui, mais c'est international; dès qu'on parle d'un pays, on doit à ce pays. 

Q.: On doit ? 

Mr B.: Dès qu'on parle d'un pays, on doit à ce pays dont on parle. 

Q.: La parole, ce sont des mots, les mots, ce sont des sons, ce sont des symboles qui représentent des choses, mais ils n'existent pas en tant qu'eux-mêmes. Vous pensez que les mots existent en tant qu'eux-mêmes ? 

Mr B.: Oui, mais il y a des pays dès qu'on parle d'eux, on est condamné à mort. 

Q.: Heu...vous croyez ? 

Mr B.: Oui, la moindre dette, il y a des pays, pour la moindre dette, ils tuent les gens. 

Q.: Et comment ils font pour tuer ?

 Mr B.: Ah! Eh bien ils disent qu'ils le font pour autre chose. 

Q.: Mais comment ils font pour savoir qu'on parle d'eux ? 

Mr B.: Parce que tout se sait. Il y a des espions, il y a des espionnes, il y a des contre-espions, il y a des contre-espionnes, etc. Il y a des pays qui ne veulent pas qu'on parle de leurs dieux. 

Q.: De leurs dieux ? Vous pensez que c'est parce que leurs dieux ont quelque chose à se reprocher? 

Mr B.: Non, non, mais il faut respecter leurs dieux à plus que cent pour cent. 

Q.: Mais on peut parler de quelque chose tout en le respectant ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame... Il y a des pays, dès qu'on parle de leurs dieux, on est condamné à mort. 

Q.: Les pays où il y a une religion d'Etat, par exemple ? 

Mr B.: Oui, mais il n'y a pas qu'un seul dieu sur la terre. 

Q.: Alors, attendez, vous avez dit que tout se savait. 

Mr B.: Non, tout ne se sait pas, mais enfin sur une personne, ou sur ce qu'on dit, c'est comme à l'hôpital, tout ce qu'on dit, tout ce qu'on pense, tout ce qu'on écrit, cela se sait. 

Q.: Pas ce que vous pensez ? 

Mr B.: J'en suis sûr, madame, j'en suis sûr. 

Q.: Mais qui est-ce qui le sait ? 

Mr B.: Eh bien, je ne sais pas; il y en a qui écoutent aux portes, il y en a dont c'est le gagne-pain de moucharder. C'est comme ce que vous écrivez là, il y en a qui le liront sans vous le dire. 

Q.: Je ne pense pas qu'ils comprendraient. Mais par exemple, ce que je pense, vous ne vous en rendez pas compte et les autres gens non plus. 

Mr B.: Oui, mais avec des appareils, ils peuvent savoir ce que vous pensez. 

Q.: Avec des appareils, heu... 

Mr B : Bon, eh bien j'arrête là, si vous voulez. 

Q.: Comme vous voulez, Monsieur. 

Mr B.: On recommencera à analyser nos différences ? 

Q.: Vous voulez dire que nous ne sommes pas toujours du même avis sur ce point-là ? 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame. 

Q.: Je ne trouve pas ça gênant, je peux bien avoir une opinion et vous, vous avez le droit d'avoir la vôtre. 

Mr B.: Mais les malades n'ont aucun droit, mais le personnel a des droits. Le personnel a des droits sur les malades et les malades n'ont pas de droit sur le personnel. 

Q.: Imaginons par exemple que demain l'hôpital soit détruit et que tout ce qui existe là n'existe plus; vous, vous resteriez Mr B et moi, je resterais Unetelle.  

Mr B.: Eh bien, on m'emmènerait dans un autre hôpital. 

Q.: Et si les gens qui savent que vous êtes hospitalisé avaient disparu aussi ? 

Mr B : Eh bien, on m'enverrait quand même dans un autre hôpital. 

Q.: Et vous, ça vous plaît d'être à l'hôpital ? 

Mr B.: Ce n'est pas pour le plaisir, mais enfin, j'ai besoin d'être à l'hôpital. Je ne peux pas être ailleurs. 

Q.: Si vous aviez le choix ? 

Mr B.: Entre sortir et rester là ? 

Q.: Oui ? 

Mr B.: Oh, bien, rester là. 

Q.: Vous préféreriez rester là ? 

Mr B.: Oui, je ne peux pas me suffire à moi-même; je ne sais pas faire la cuisine, je ne sais pas tenir une maison, je ne sais pas m'occuper de mon argent, je n'ai pas le droit de me marier, je ne suis pas bon à faire un mari. 

Q.: Vous avez bien le droit de vous marier, puisque vous êtes divorcé. 

Mr B.: C'est une loi qui nous a fait divorcer, et je n'ai pas le droit de me marier. Je suis malade mental ou fou, je ne sais pas ce que je suis. Il y a une loi qui a été faite, tous ceux qui étaient mariés avec des fous ou des malades mentaux avaient le droit de divorcer, et il y en a qui ont fayoté un peu plus, ils ont dit : "Il faut les faire divorcer." C'est une loi qui date de dix ou quinze ans. Avant, les gens qui étaient mariés avec des fous n'avaient pas le droit de divorcer. 

Q.: Je n'aime pas trop ce mot de fou, je trouve que ça ne veut pas dire grand-chose. 

Mr B.: Avant, on disait "fou", maintenant on dit  "malade mental" peut-être ? 

Q. : Vous savez, si on prenait les gens au hasard dans la population et si les médecins les examinaient, peut-être qu'il y en aurait les trois quarts qui seraient déclarés malades mentaux; vous voyez ce que je veux dire ? 

Mr B.: Oui, madame, je vois très bien. 

Q.: A ce moment-là, cela ne voudrait pas dire grand-chose. Ce que je veux dire, c'est qu'ici vous êtes hospitalisé, et vous avez autant de droits que n'importe qui, si quelque chose ne vous plaît pas, vous avez le droit de le dire. 

Mr B.: Oui, mais le dire en français, le dire correctement mais moi, il m'arrive d'être énervé, d'être impatient quand je me lève le matin, je me fais traiter de "B", etc. J'en avais parlé à Monsieur le Docteur X, mais le docteur X m'avait dit :"Ils plaisantent." Pour le docteur X, c'est peut-être de la plaisanterie, mais pour moi, c'était méchant. C'est qu'autrefois j'en rigolais, mais maintenant je n'en rigole plus. Bon, eh bien, voilà, si vous voulez on va s'arrêter là. 

Q.: Comme vous voulez, Monsieur. Je suis contente si on parle des pronoms et qu'après ils ont moins de force. 

Mr B.: Oui, madame, ils ont peur, ils ont peur. Mon on est inconscient. 

Q.: Franchement, vous n'avez pas de chance avec votre on. 

Mr B.: Oui, madame, oui, madame, il n'est pas à jour. 

Q.: Et vous ne pourriez pas le faire dormir ? 

Mr B.: Ah, mais il dort doublement, doublement. 

Q.: Il dort plus que vous ? 

Mr B.: Oui madame, oui madame. 

Q. : A ce moment-là, quand il dort, il ne vous casse pas les pieds ? 

Mr B.: Oui, il ne me casse pas les pieds, mais je ne peux rien faire pour l'avoir; il dort doublement, il dort davantage que moi. 

Q.: En intensité ou en durée de temps ? 

Mr B.: En intensité. 

 

Arrivée de l'infirmière de nuit :

 

Mr B.: Bon, eh bien il est dix heures, je ne vais pas vous faire débaucher en retard.

Q.: Bonsoir et à demain, monsieur, passez une bonne nuit.

 

 * * *  

Les jours suivants, nous eûmes d'autres entretiens, lors desquels Monsieur B. m'expliqua le rôle de chaque pronom et me donna les clefs de son code. Quelques temps plus tard, je proposai une réunion de synthèse sur Monsieur B, comme c'était l'usage : une fois par mois, le dossier d'un malade était étudié en réunion. Je dressai une carte du rôle de chaque pronom dans l'espoir que cela permettrait à l'équipe de mieux le comprendre et qu'on s'occuperait un peu plus de lui. 

            Mon exposé provoqua chez les uns un étonnement mêlé de scepticisme et se heurta chez la majorité à l'indifférence. Le psychiatre se montra réticent, insistant sur le fait qu'il pouvait être dangereux de "rentrer dans le délire du malade". Seul un surveillant me dit que Mr B. m'avait donné un témoignage de confiance. 

            A l'issue de ces deux heures de réunion, aucun changement ne fut élaboré pour la prise en charge de Monsieur B.. J'avais eu la candeur de croire que la fonction de ce style de réunion était d'améliorer le sort des hospitalisés, les faits démontrèrent qu'il n'en était rien. 

            A quelques mois de là, Monsieur B. décéda sans qu'aucun indice n'eut pu le laisser présager. Cette nuit-là, il s'était levé à quatre heures du matin pour aller aux toilettes, puis avait regagné son lit et s'était rendormi. En faisant sa ronde à six heures, le veilleur le trouva mort.

* * *

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